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21 février 2016

coup de coeur

Sept mois que j'attends d'avoir un coup de coeur littéraire et le voici, mon petit bijou ! Quand en 2014, j'avais lu La Madone de Notre-Dame du même auteur, je m'étais dit qu'il manquait un petit quelque chose mais que ce premier roman était prometteur. Après avoir tourné la dernière page d'Evangile pour un gueux, j'espère juste qu'il parviendra à renouveler l'exploit. Oubliez qu'il est dans la collection Chemins nocturnes, et donc associé pour beaucoup au polar. Oubliez parce que ce roman, c'est un roman noir, certes mais c'est tout simplement à la fois un bijou dans l'écriture et dans l'utilisation des symboles et des métaphores. Et peu importe que vous n'ayez pas lu La Madone de Notre-Dame, ça ne gâchera pas du tout votre plaisir.

On retrouve le père Kern qui, dans le premier tome, officiait à Notre-Dame. Ce temps-là est révolu. Il n'est pas au mieux de sa forme, ni physiquement, ni moralement. Quand on repêche le cadavre de Mouss, SDF qui a investi Notre-Dame il y a peu, le juge Claire Kauffman l'oblige à sortir de sa tanière.

Il est toujours difficile de rendre hommage à un roman qu'on sent parfait. Car pour moi, il n'y a pas une fausse note ici. Alexis Ragougneau revisite Victor Hugo à sa manière, parce qu'il y a du Victor Hugo moderne dans la description de sa galerie de personnages peuplée de ceux que la vie a maltraités :
Il voyait les grosses larmes perler sur les pommettes de Kristof puis disparaître dans sa barbe épaisse parfumée à la bière Leader Price. Les gouttelettes, curieusement, ressortaient au niveau du menton après s'être frayé un chemin dans la forêt de poils roux et blonds, au bout duquel elles restaient un instant suspendues.

L'autre grand thème de ce roman, c'est le jeu sur les robes noires : la soutane contre la robe d'avocat, la justice divine contre celles des hommes, la critique de la soutane capable de regarder des enfants s'en prendre à un autre sans lever le petit doigt, l'impuissance de la robe d'avocat. Et ce thème est traité avec brio jusqu'à l'excellente chute, ou plutôt aux excellentes chutes. L'auteur ne se contente pas de revisiter Victor Hugo, il revisite la période de Pâques avec tout autant de talent. L'écriture est finement ciselée, ce n'est pas un roman qu'on engloutit, on le déguste, phrase après phrase. Et cerise sur le gâteau, on peut s'attacher au père Kern ou à Claire Kauffman qui a quelques points communs avec moi, dont celui de boire du chocolat chaud le matin, "comme une fillette". Et parfois, il nous arrive de sourire. Alors une fois ou deux, je me suis dit: "Ben tiens, voyons" comme dans "Ben tiens, voyons, Claire est une femme forte, elle résiste aux avances du jeune policier, donc bien sûr, elle est lesbienne". Mais finalement, comme Alexis Ragougneau n'en fait pas une caricature de lesbienne, pourquoi pas? Alexis Ragougneau utilise les doubles pour mieux les opposer et c'est un jeu qui chez lui, varie à l'infini: la lesbienne qui combat la testostérone à tout prix et celle qui n'a pas besoin de ce combat-là, la soutane des extrémistes et le petit prêtre qui n'a pas besoin de sortir "déguisé", le frère blond et le frère brun, le révolté et le soit-disant sage, Judas et Saint Simon.

Je m'emballe mais je vous assure que ce roman est un très grand roman. Pour moi, il est de la trempe des meilleurs Indridason, un peu un pendant français à Etranges Rivages, mon préféré de cet auteur islandais, non dans le thème mais dans le style. Et deuxième cerise sur le gâteau (c'est un roman avec beaucoup de cerises), la résolution de l'intrigue est du grand art et n'est en rien annexe au propos qui n'est pas novateur, ça je vous l'accorde mais l'intérêt de ce roman est ailleurs.



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